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Réaligner le développement digital de l’Afrique sur ses besoins réels (2/2)

Dans la première partie de ce long billet de réflexion, j’ai tenté de définir un environnement global, un état des lieux et une approche de solution. Cette deuxième partie va entrer plus dans le détail des aspects « plateforme » évoqués précédemment et se projeter dans le futur.

Axes à évaluer/développer

Il a été question plus haut d’entreprises, TPME principalement.

La formalisation digitale aura un impact fort sur elles — qui représentent environ 90% des entreprises privées de l’Afrique sub-saharienne — en élargissant leur marché adressable et en leur offrant une infrastructure dont elles ont besoin pour faire évoluer leur activité.

Mais il faut bien sûr penser de la même manière accès au système bancaire ou à l’assurance, à la santé, pour tous ceux qui en sont exclus ou pas totalement couverts aujourd’hui, et qui peuvent trouver sur des plateformes idoines les services dont ils ont besoin à des conditions adaptées.

Le système bancaire et l’assurance traditionnels sont par exemple 2 secteurs bien bousculés actuellement, avec de plus en plus d’offres « intelligentes », qui sont capables, grâce entre autres à l’Intelligence Artificielle (IA) de proposer des solutions adaptées aux consommateurs, avec des structures de coût bien plus légère. Attention néanmoins, à bien respecter le cadre légal dans lequel le projet va évoluer (CEDEAO par exemple), car je ne suis pas certain que tous les projets que l’on voit passer autour des paiements mobiles par exemple, aient bien fait le point sur leur environnement juridique.

On voit, par ailleurs les banques s’auto-disrupter pour éliminer la charge des agences, et les assureurs sont les prochains sur la liste. Les opérateurs mobiles aimeraient bien prendre une bonne place dans ce segment de marché, mais il leur faut pour ça dépasser les problèmes d’infrastructure en construction, et s’organiser en interne pour, ce qui peut prendre du temps. Les simples opérations de transfert d’argent mobile ne sont qu’un socle sur lequel ils pourraient avancer, mais ce n’est pas si facile de faire ce pas.

Dans le secteur santé, pour tout ce qui touche au parcours patient, son dossier médical, etc. il y a pratiquement tout à penser et à créer, en permettant au plus grand nombre, depuis la naissance, d’être mieux pris en charge, mieux suivi, mieux accompagné.

idées de plateforme

Voici une liste, non exhaustive, de projets qu’il conviendrait de prendre en compte rapidement dans le cadre de plateformes à développer.

Il convient de noter qu’un certain nombre de pays africains sont déjà dans la course aux plateformes depuis un moment : Afrique du Sud, Ghana, Kenya, Nigeria… Parmi les startups les plus actives en Afrique anglophone, certaines ont levé des fonds sur les 18 derniers mois, malgré la crise…

1 – FINTECH
Prêts, paiements, épargne (tontine…) et investissements

  • Objectifs : simplification, accessibilité, rapidité, traçabilité, KYC simplifié, baisse des coûts…
  • Faire évoluer les consommateurs du simple compte Mobile de transfert/réception à la banque dématérialisée.
  • Ouvrir vers l’open banking, qui permet des transactions dématérialisées de toute origine à toute destination, au lieu de conserver un fonctionnement en mode « silos ».

Pour les TPME, en particulier pour tirer vers le haut le secteur informel : gestion simple (stocks, achats/ventes, trésorerie…). Change et devises pour le commerce transfrontalier par exemple.

2 – INSURTECH
Assurances générales (santé, habitation, véhicule) et assurance vie

  • Objectifs : nouveaux canaux de relation clients et distribution, souscription automatisée, produits flexibles.
  • Ouvrir de nouveaux marchés, permettre l’accès à de nouveaux clients et leur offrir des produits sur mesure. Automatiser la souscription grâce à l’IA.

3 – HEALTHTECH
Carnet de santé/dossier patient digital partagé, télémédecine, produits pharmaceutiques

  • Objectifs : permettre au plus grand nombre d’accéder simplement et efficacement au système de santé à moindre coût. Créer un environnement sanitaire ouvert à tous et universel sur la totalité d’un territoire.

Pour les structures de santé : partage/location d’équipements lourds (mutualisation), gestion des dossiers patients, accès aux carnets de santé partagés…

4 – LOGISTIQUE
Chaines d’approvisionnement structurées, impact coûts et délais

  • Objectif : création de chaines logistiques de bout en bout, de l’entrepôt au client final, diminuant le coût du transport et garantissant les délais.
  • Le coût du transport terrestre reste prohibitif sur le continent et peut représenter jusqu’à 75% du prix du produit vendu, par exemple pour les pays enclavés.

5 – AGRITECH
Achat/vente, logistique, gestion, équipements…

  • Objectifs : Permettre aux agriculteurs d’être informés (prix de vente, d’achat), de mieux gérer leurs cycles de production et de distribution, ou d’accéder à des équipements « lourds » (tracteur…) en location ou en mutualisation.

Si bien entendu, les ingénieurs vont se précipiter pour réfléchir à leurs plus beaux développements, il convient de garder à l’esprit que l’objectif primordial est de servir des consommateurs, des clients, usagers ou des TPME et donc d’offrir des « expériences » pertinentes, cohérentes avec les besoins, accessibles aux publics concernés et surtout, évolutives…

Enfin, il est important aujourd’hui d’offrir des accès alternatifs au smartphone (Web, applications), en intégrant tous les moyens d’accès, autant que faire se peut (téléphone, USSD, SMS, agences physiques « relais »), adaptés en langues locales et prenant en compte tant l’illettrisme que l’illectronisme. Sans ouverture transversale des moyens d’accès, on coupe d’entrée tout un segment large de la population.

development - baby boomer
By Woobro Design – CC BY 4.0

Dépasser la plateforme pour développer des protocoles

L’internet a évolué en se structurant autour de nombreux protocoles différents :

  • Email : Internet Message Access Protocol (IMAP), Post Office Protocol (POP), and Simple Mail Transfer Protocol (SMTP) ;
  • Web : Hyper Text Transfer Protocol (HTTP), et les données transmises via Transmission Control Protocol and the Internet Protocol (TCP/IP) ;
  • Chat : Internet Relay Chat (IRC) ;
  • Informations : Network News Transfer Protocol (NNTP).

Aujourd’hui les plateformes majeures sont contrôlées par des autorités centrales comme Apple ou Facebook, alors que les protocoles cités plus haut sont des standards que n’importe qui peut utiliser, et sur la base desquels construire de nouvelles solutions.

Notre monde digital actuel est dominé par des entreprises qui ont construit des espaces verrouillés, chacun avec un ensemble de règles précises et un contrôle centralisé.

Ces écosystèmes fermés ont largement grandi, ainsi que la complexité pour les gérer. Bien sûr, les plateformes dont il est question dans ce document ne devront pas gérer des milliards de publications par jour, appliquer de multiples législations et répondre à de nombreuses entités gouvernementales.

Mais dès lors que l’on replace le consommateur au centre de la problématique, il convient de lui rendre les clés de son existence digitale. L’information qu’il a créée ou apportée pour rejoindre une plateforme, ses données de santé, son historique bancaire, ses relations familiales… lui appartient et il doit pouvoir en disposer à sa guise et l’emporter chez un concurrent au besoin.

C’est pourquoi, il conviendra de faire évoluer le concept des plateformes en les décentralisant, appuyées sur des protocoles ouverts et standardisés, avec au besoin tout un jeu d’APIs permettant l’interaction maximale entre tous les intervenants d’une chaine de valeur donnée.

décentralisation - blockchain - plateforme

Pour être concret, prenons l’exemple du Fediverse (contraction de Fédération et Univers).

Le Fediverse est une fédération de serveurs indépendants qui forment un réseau social décentralisé, composé de services hétérogènes (du microblog au partage de vidéos ou de pistes audio). Tous reposent sur un ensemble standard de protocoles, dont l’évolution actuelle est nommée ActivityPub. Ceci permet aux serveurs indépendants de communiquer entre eux et ainsi de « se fédérer ». Chaque utilisateur peut alors interagir avec les autres participants d’une plateforme ou d’une autre de manière totalement indépendante et transparente du service qu’il utilise. Un autre avantage est qu’un utilisateur peut « porter » ses données d’une instance à une autre, s’il souhaite changer d’environnement.

A noter : le Fediverse est construit autour de logiciels libres.

Appliquons le même principe demain à chaque plateforme. L’utilisateur/consommateur est propriétaire de ses données et de son historique d’interactions, et peut changer de prestataire pour un service donné (banque, assurance…) en portant son profil complet sans avoir à tout recréer.

Utopique ? Qui sait ?

Vous pouvez bien sûr, et c’est même recommandé, réagir, commenter, critiquer dans les commentaires ci-dessous. Je vous en remercie d’avance.

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Réaligner le développement digital de l’Afrique sur ses besoins réels (1/2)

Depuis des années, on lit et on entend partout « l’avenir de l’Afrique est digital », et certains pays en font une priorité nationale.

J’avoue humblement que je ne comprenais pas cette fixation des gouvernements et autres organisations. Oui, bien sûr, passer au numérique est important dans notre monde actuel. Mais ça ne se mange pas, même si cela permet à quelques-uns de gagner leur vie.

Quid des infrastructures, de l’industrialisation locale (autour de l’agriculture par exemple), de la santé et du social etc. ? Tout cela semble participer grandement, et en premier lieu, à la croissance et au développement humain et économique.

Finalement, après de nombreuses lectures et un intense brainstorming personnel, je pense enfin avoir compris le pourquoi et le comment. J’ai eu (enfin ?) une sorte de déclic :

Le débat est mal posé et ne définit pas les vrais enjeux derrière cette « digitalisation » de l’Afrique qui se veut parfois à marche forcée.

Et, il me semble, que la majorité de ceux qui « décident » et tendent à vouloir imposer les usages numériques à tout va n’ont pas conscience non plus qu’il convient de (re)définir les fondamentaux.

Aujourd’hui, a priori, la pensée directrice consiste en « lancez-vous tous dans le digital, et même si beaucoup ne s’en sortiront pas, il en restera bien quelque chose à la fin. » D’où la flambée des startups sans modèle économique, les incubateurs qui poussent comme des champignons mais n’offrent que peu de réalisme et de vision marché (« codez, mes enfants, codez tous ! » – « devenez développeur en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire ! »), les écoles de code pour tous (bis repetita), les concours et autres hackathons sans enjeu concret. On se croirait revenus aux années 2000 avant l’explosion de la bulle internet… Beaucoup de bruit, peu de résultats…

Je vois passer de nombreuses startups ou wantrepreneurs le plus souvent « numériques », et je suis toujours obligé de reposer les mêmes questions de base sur le marché en Afrique, les moyens de l’atteindre, la réalisation d’un chiffre d’affaires pour faire vivre l’entreprise, la croissance envisagée et comment y arriver… Alors oui, parfois, il y a un petit Minimum Viable Product, mais rien d’autre…

La question qui se pose désormais : est-ce bien ce dont le marché et les états en Afrique, les consommateurs et autres usagers ont besoin, à moyen ou long terme ?

« The greatest danger in times of turbulence is not the turbulence itself, but to act with yesterday’s logic. » – Peter F. Drucker

« In the end, the end consumer always, always wins out. You can’t fight that force. » – Rafat Ali

coronavirus - covid19

Un virus comme déclencheur ?

La pandémie COVID19 a eu un impact significatif sur les activités des entreprises à de nombreux points de vue. Plein d’entrepreneurs, de PME se sont retrouvés confrontés au confinement des populations par exemple et ont dû, dans l’urgence souvent, modifier leur approche commerciale et leurs relations avec leurs clients.

Ainsi, on a vu exploser localement, avec bien sûr une disparité véritable entre les pays d’Afrique, certains étant plus avancés que d’autres, les sites de e-commerce, le volume ou le montant moyen des paiements en ligne, les services de livraison, etc.

Cette grande « explosion » tous azimuts, fait-elle réellement avancer la cause digitale globale ? Est-elle le reflet d’un écosystème sain qui permette de se représenter un futur numérique radieux ?

Cela reste grandement à prouver, car ces résultats partent dans tous les sens, répondent éventuellement à des niches, mais il est difficile de dire quelle capacité à durer dans le temps et à générer de l’argent (donc à survivre) ont ces startups, sites et autres projets…

Le consommateur y trouve temporairement une solution à un besoin ponctuel, mais ne cherchera pas réellement un investissement personnel à long cours. Si tant est que le site ou l’offre existe assez longtemps…

Remarque : Avec de nombreuses frontières fermées et l’ouverture de la zone de libre-échange en Afrique (AfCFTA) repoussée de plusieurs mois, on ne peut imaginer si cet impact numérique aurait pu être encore plus grand avec la contribution du commerce transfrontalier. On le découvrira peut-être lors d’un potentiel retour à la normale.

Dérive marketing : Cette période de confinement a poussé de nombreux consommateurs à acheter, en particulier comme compensation à un manque de relation avec l’extérieur. Mais beaucoup ont malheureusement réalisé que cela ne les rendait pas plus heureux. Les organisations et entreprises qui se contentent donc de ne pousser que la promesse du « consommer = bonheur » sont probablement vouées à un échec à terme. Ce sont celles qui vont m’accompagner et m’aider, m’offrir une réelle connexion avec elle et les autres, une meilleure santé, qui vont me faire sentir important ou aimé, qui seront sur la bonne voie.
Ces dernières années, beaucoup d’organisations et entreprises ont positionné leurs messages de communication sur le « pourquoi », leur(s) but(s) existentiel(s), leur organisation et leurs dirigeants. Et cela suffisait pour satisfaire les pulsions consuméristes.
Dans ce monde bouleversé, il parait logique que ce positionnement devienne largement insuffisant, et que le consommateur devienne le pilote, celui qui prend le contrôle de la relation commerciale, qui tire et pousse les entreprises (et leurs marques) afin que ses achats s’alignent exactement avec ses besoins « fondamentaux ». Le règne du « customer-centric », c’est la fin du Top-Down pour les produits et services et l’ouverture d’attentes et désirs plus profonds à combler, poussés par les clients.
Pour simplifier, subsisteront les entreprises et organisations qui nous rendront enfin heureux.
Cela va aussi impacter, durement, les managers et dirigeants, qui devront inspirer leurs publics, en les écoutant, en les impliquant, qui seront capables de partager des émotions ou des expériences, pour aider leurs clients à grandir et à devenir meilleurs.

Passer de « simples » sites à de vraies plateformes* digitales en Afrique

* Il ne s’agit pas ici de traiter des plateformes d’économie collaborative, d’économie du partage, ou selon les termes anglais consacrés, de ‘gig economy’ ou encore de ‘peer-to-peer economy’ qui sont un autre débat.

L’objectif me semble donc qu’il faut remettre le client/consommateur/usager et ses besoins au centre des préoccupations et non pousser des solutions décidées le plus souvent hors de la réalité du terrain (je n’intègre pas ici les démarches et projets e-gouvernementaux). A quand le retour des études de marché concrètes ? 😉

À l’origine, Internet avait été pensé pour permettre aux hommes de se connecter les uns aux autres, d’être mieux informés, de se faire davantage entendre, et même de sortir certains pays de leur isolement. Cela devait être un espace libre et ouvert à tous.

Force est de constater que nombre de ces promesses n’ont pas été tenues.

Le Web « mondial » 2020 s’apparente à un immense supermarché seulement guidé par l’argent, la cupidité (cf. les GAFAM) et une belle foire d’empoigne (fausses informations, trolling…) sur les divers espaces d’échange et de partage.

Afrique (globe)

En Afrique, les infrastructures sont encore majoritairement en retard partout ou presque, tant dans le réseau physique (câbles d’interconnexion, fibre…), que dans les moyens d’accès (réseaux mobiles, téléphonie…). L’objectif est bien entendu, on parle ici de 4e révolution industrielle tout de même, de rattraper ce retard rapidement, et d’en profiter pour faire un saut en avant simultanément.

Mais ce n’est pas une raison pour laisser faire tout et n’importe quoi, n’importe comment. Car dans tous ces projets, il peut être aussi question de respect de la vie privée (données), de droits (propriété intellectuelle par exemple), de sécurité (lutte contre les piratages informatiques…) etc.

Web 3.0 Afrique

L’on a vu depuis ces 20 dernières années qu’il était possible de changer des industries entières, ou de les mettre à terre (« disruption »), grâce à l’utilisation de plateformes digitales : la musique ou la vidéo (par le streaming avec Spotify par exemple), la location courte durée ou le transport individuel (avec AirBnB ou Uber etc.), le transport aérien et l’hôtellerie, et actuellement la banque et l’assurance.

On perçoit sans problème sur le terrain africain que tous les services de base font défaut ou sont faiblement actifs, que ce soit dans la santé, les services financiers, la logistique et globalement toutes les autres industries. De plus ils sont encore extrêmement fragmentés, au travers de centaines ou milliers de prestataires plus ou moins formels. Enfin la majorité des entreprises bien installées sont aussi très en retard quant à leur transformation numérique.

En parallèle, la plupart des transactions commerciales restent informelles, rendant compliqués, voire impossible, le suivi et l’analyse des prix, de l’offre et de la demande, des besoins en trésorerie, tout simplement la collecte de toutes données utiles, récupérables et exploitables.

Les plateformes digitales peuvent réduire ces limites, cette friction, en rassemblant des fournisseurs et en améliorant l’accès aux consommateurs/clients/usagers. En réaction, elles vont encourager la compétition entre concurrents, la transparence des opérations et in fine, une meilleure qualité de service.

Par exemple, par la collecte de données de grande valeur sur les flux de trésorerie, les stocks et les prix, il est possible d’optimiser les approvisionnements, pour améliorer les capacités de croissance des TPME, qui pourront plus facilement apporter de la valeur à leurs clients en retour.

Cette transformation digitale, adaptée aux TPME, peut être vue sous l’angle d’une “formalisation digitale”. Et cela semble être l’un des axes majeurs pour une croissance vitale des économies africaines, à court et long terme.

Remarque : Cette formalisation digitale est aussi dans l’intérêt des gouvernements africains. Au fil du temps, l’économie informelle tendra à se réduire. Là où aujourd’hui il est complexe ou impossible de suivre les activités et transactions des entreprises « grises », une infrastructure solide et professionnelle, plus favorable à leur développement, permettra de les intégrer dans le schéma normal de l’économie.

2ème partie.

Vous pouvez bien sûr, et c’est même recommandé, réagir, commenter, critiquer dans les commentaires ci-dessous. Je vous en remercie d’avance.