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Business RĂ©flexions

Ne pas confondre Prix et Valeur

Alors que j’essaie de mettre au propre toutes mes notes pour terminer ma sĂ©rie sur la Blockchain, j’ai lu Ă©normĂ©ment de billets et autres commentaires sur les cryptomonnaies, les NFTs etc. Il me semble que certaines notions ne sont pas toujours trĂšs claires pour la majoritĂ© des consommateurs. On pourrait aussi considĂ©rer qu’elles sont (volontairement ?) mal Ă©noncĂ©es et donc inaccessibles pour beaucoup, faute d’une Ă©ducation et d’une curiositĂ© suffisantes.
Ce qui fait qu’il est “facile” pour certains de mĂ©langer des concepts, comme par exemple ce qui fait la diffĂ©rence entre prix et valeur.

Comme je n’ai pas l’intention d’expliquer la mĂȘme chose Ă  rĂ©pĂ©tition, il m’a semblĂ© pertinent de publier un billet oĂč je vais tenter d’ĂȘtre le plus simple et clair possible, et ceux qui souhaitent en savoir plus pourront se rĂ©fĂ©rer Ă  des cours de micro et macro-Ă©conomie, car je n’ai pas la prĂ©tention de tout savoir, ni d’ĂȘtre exhaustif.

Les rĂ©flexions qui suivent autour de la diffĂ©rence entre prix et valeur, ont commencĂ© Ă  me “torturer” lorsque j’ai tentĂ© de produire, Ă©diter et distribuer de la musique il y a une dizaine d’annĂ©es, Ă  une Ă©poque oĂč la diffusion numĂ©rique (tĂ©lĂ©chargement, puis streaming
) commençait Ă  largement prendre le pas sur la distribution physique (CDs, Vinyls
). J’ai eu l’occasion de les expliquer aussi lors de formations en management artistique


Une personne en particulier a Ă©tĂ© une source d’informations pertinentes il y a quelques annĂ©es, car c’est un sujet sur lequel il a rĂ©guliĂšrement communiquĂ© : Mike Masnick du site Techdirt
 Je le remercie ici.

prix et valeur - Love
(c) Nina Paley

La question “primordiale” est la suivante : si un produit ou service est fourni pour un prix Ă©gal Ă  zĂ©ro (0 €, F, $… au choix), cela signifie-t-il que les consommateurs potentiels vont considĂ©rer qu’il n’a aucune valeur ?

La rĂ©ponse est NON, car prix et valeur sont en fait deux choses trĂšs diffĂ©rentes :

  • Le prix d’un objet ou service est fixĂ© par la rencontre entre l’offre et la demande pour celui-ci.
  • La valeur engendre ou influence la demande, ce qui implique donc un impact sur le prix. Cf. la courbe de demande (EN – Demand Curve).
  • Le prix n’est pas directement dĂ©terminĂ© par la valeur.

La valeur perçue par le consommateur provient par exemple de l’usage envisagĂ© qui est gĂ©nĂ©rateur de bĂ©nĂ©fices potentiels, et donc le plus souvent en rĂ©ponse Ă  un besoin spĂ©cifique.

Ainsi, le “vrai prix”, ou “prix rĂ©el”, n’existe pas.

Un prix correspond à ce qu’un consommateur
et un vendeur potentiels sont prĂȘts Ă  valider conjointement dans une transaction Ă©conomique, Ă  un moment donnĂ©.

Prix et Valeur - accord

ConsidĂ©rons que j’estime la valeur d’un objet Ă  10 €, je suis donc prĂȘt Ă  le payer au maximum 10 €. Mais si l’état de l’offre et de la demande pour cet objet implique que son prix est de 5 €, cela ne signifie pas que je considĂšre dĂ©sormais que sa valeur est de 5 €, mais que je vais probablement me dĂ©cider Ă  l’acheter, si je le peux.

Un prix bas n’implique donc pas directement un changement de la valeur d’un objet ou service.
Il en est de mĂȘme si le prix du marchĂ© est de 0 €. Cela ne signifie absolument pas que je n’y accorde plus aucune valeur
 Juste que c’est intĂ©ressant de l’obtenir Ă  ce prix, car largement infĂ©rieur Ă  ma perception de sa valeur.

Pour simplifier : nous achetons tout le temps des “choses” (biens ou services), car nous leur accordons plus de valeur qu’à l’argent que nous payons pour les obtenir (le prix).
Et plus le consommateur accorde de la valeur Ă  cette “chose”, plus il est susceptible de l’acquĂ©rir selon le prix qui sera proposĂ©. Si le prix baisse, la valeur perçue restant la mĂȘme, il fait une “bonne affaire”, car il obtient plus de valeur pour le prix payĂ©, en mettant moins d’argent sur la table (donc en en conservant plus).
Le marchandage traditionnel “obligatoire” dans certains pays est une maniĂšre d’Ă©quilibrer la valeur perçue ou obtenue et le prix payĂ©, satisfaisant ainsi les 2 parties.

Bien sûr, cette transaction est invalidée si un produit de substitution est disponible. Le rapport qualité/prix intervient alors dans le choix.

SynthĂ©tiquement, je paye le prix pour obtenir quelque chose, dĂšs lors qu’il est infĂ©rieur Ă  la valeur que j’en perçois, et celle-ci n’est pas automatiquement impactĂ©e par le prix proposĂ©. Et le fait de ne pas vouloir payer un certain prix pour quelque chose, ne signifie pas qu’on ne lui accorde aucune valeur.

Remarque : dans certains cas trĂšs spĂ©cifiques (produits de luxe par exemple), le prix peut ĂȘtre un signal de la valeur perçue.

Prix et Valeur

Voici 2 rapides exemples :

  • Pour nous humains, l’air (oxygĂšne) que nous respirons a une grande valeur, car il nous permet de rester vivants. Pour autant, nous ne le payons pas (enfin, pas encore
). Mais personne ne viendra dire que cela “dĂ©value” l’air…
  • Une Ă©tude dans plusieurs pays en voie de dĂ©veloppement avec fort risque de paludisme a montrĂ© que les populations accordaient plus de valeur aux moustiquaires offertes gratuitement qu’à celles qu’elles achetaient elles-mĂȘmes, Ă  savoir que la probabilitĂ© qu’elles utilisent celles donnĂ©es Ă©tait plus Ă©levĂ©e.

Prix et valeur dans l’industrie musicale

Un des grands sujets sur lesquels j’avais beaucoup rĂ©flĂ©chi lorsque je produisais de la musique dans les annĂ©es 2010, Ă©tait de savoir si le fait de la distribuer Ă  un prix faible, voire de la donner, la dĂ©valuait. Sans parler des nombreuses craintes autour du piratage…

Lorsque le tĂ©lĂ©chargement n’avait pas encore Ă©tĂ© surpassĂ© par le streaming (qui est pire Ă©conomiquement pour les crĂ©ateurs), beaucoup de professionnels ont argumentĂ© (et j’imagine considĂšrent toujours, on le voit encore avec la presse et l’information) que vendre un album pour l’équivalent du prix d’une tasse de cafĂ© ou d’une bouteille d’eau, revenait Ă  dĂ©valuer la musique en tant qu’art.

Mais, pourquoi vouloir juger la valeur artistique en relation avec le prix que l’on paye pour y accĂ©der (coĂ»t d’achat par exemple d’un support physique ou d’un fichier numĂ©rique) ?

Si un artiste donne gratuitement sa musique (MP3s Ă  tĂ©lĂ©charger par exemple), cela signifie qu’il va ĂȘtre considĂ©rĂ© comme sans intĂ©rĂȘt ? Non, pas du tout.

Cet argument ne tient pas compte de plusieurs Ă©lĂ©ments importants :

  • la musique numĂ©rique peut ĂȘtre tĂ©lĂ©chargĂ©e ou est accessible presque anonymement et gratuitement (hors coĂ»t de la connexion internet
), ce qui n’est pas le cas d’un cafĂ© ou d’une bouteille d’eau. Maintenant, elle est majoritairement disponible en streaming, via des abonnements peu onĂ©reux, et surtout trĂšs pratiques Ă  utiliser.
  • Payer quelques euros pour quelque chose de tangible, dans notre contexte Ă©conomique, dont une partie permettra de payer la personne qui nous sert, n’est pas dĂ©mesurĂ©. Alors que devoir acheter une copie de copie de copie d’un fichier numĂ©rique, qui n’a pas engendrĂ© de coĂ»t de fabrication supplĂ©mentaire, pour 10 ou 20 € (comme pour les CDs par exemple, qui ne sont qu’un support plastique non pĂ©renne), semble vraiment dĂ©raisonnable.

Ceci ne signifie pas qu’il ne faut pas payer les artistes pour leur travail, mais qu’il faut Ă©laborer des sources de revenus plus Ă©voluĂ©es. Ainsi, les “True Fans” ou “Superfans” seront toujours prĂȘts Ă  payer beaucoup plus cher pour des sĂ©ries limitĂ©es, des versions exclusives, du merchandising etc. On le voit avec le retour des Vinyls par exemple.

Depuis plus de 10 ans, le streaming prend le pas sur le téléchargement, et son corollaire le piratage, car plus pratique dans un rapport qualité-prix pertinent pour la majorité des consommateurs.
Les artistes ne s’y retrouvent pas vraiment, sauf ceux qui crĂ©ent des sources alternatives de revenus. C’est un autre dĂ©bat.

argent

Pour revenir Ă  la base de ce billet sur le couple prix/valeur, mĂȘme si la musique est devenue trĂšs bon marchĂ©, la valeur artistique qu’elle porte et qui reprĂ©sente le travail d’un artiste que l’on apprĂ©cie, n’a pas changĂ© ! On peut juste plus facilement y avoir accĂšs.

Prenons mon exemple :
Lorsque j’étais adolescent, dans les annĂ©es 70, j’ai achetĂ© beaucoup de 33T (LPs) de mes artistes et groupes prĂ©fĂ©rĂ©s et j’y ai dĂ©pensĂ© la majeure partie de mon argent de poche, car leur prix Ă©tait relativement Ă©levĂ©. [Je les ai toujours !]

Pourquoi ? Je vivais dans une petite ville de la province française, oĂč la majoritĂ© des musiciens que j’aimais ne venaient pas, et de toute façon, jamais on ne m’aurait laissĂ© sortir pour aller les voir en concert. Ces musiques ne passaient pas non plus, ou trĂšs exceptionnellement, sur les radios pĂ©riphĂ©riques (la rĂ©volution FM n’était pas encore passĂ©e par là
). Donc, mon seul lien avec mes musiciens prĂ©fĂ©rĂ©s Ă©tait d’acheter des disques, de les possĂ©der et de les Ă©couter en boucle


Dans les annĂ©es 80, lorsque le CD est apparu, j’ai petit Ă  petit reconstituĂ© ma discothĂšque dans ce format, payant donc une deuxiĂšme fois…

Aujourd’hui, grĂące au plateformes de streaming (de Spotify Ă  YouTube), je peux retrouver toute cette musique sans coĂ»t supplĂ©mentaire ou presque. La valeur de ces artistes et de leur travail a-t-elle diminuĂ© Ă  mes yeux, du fait que je ne suis plus obligĂ© de payer pour Ă©couter ? Bien sĂ»r que non ! J’aime toujours autant les “consommer”, voir les clips des annĂ©es 80 ou des vieux concerts live


En conclusion, Ă  une Ă©poque, j’étais obligĂ© de payer (cher) pour ĂȘtre en lien avec la musique que j’aimais. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, mais l’art produit par ces artistes n’est pas dĂ©valorisĂ© pour autant.


J’ai dit en introduction que ce billet ne serait pas exhaustif, et pour cause. Sachez donc qu’il existe beaucoup d’autres implications importantes dans la rĂ©flexion sur le couple prix/valeur. Par exemple, si l’offre est abondante, quelle que soit la valeur du produit considĂ©rĂ©, le prix tendra vers zĂ©ro, concept important Ă  apprĂ©hender Ă  l’Ăšre d’Internet.
Je reviendrai probablement dans un autre billet sur les concepts d’abondance, de raretĂ©, de coĂ»t marginal zĂ©ro dans l’Ă©conomie numĂ©rique…

PS : J’aurais aussi pu parler de valeur sentimentale, valeur affective… sans oublier bien Ă©videmment la notion de valeur ajoutĂ©e, qui est un autre sujet important.


Voir aussi