réflexion

Un matin comme un autre…

Le soleil est déjà haut lorsqu’il ouvre enfin les yeux. Il lui faut encore quelques instants pour que son esprit se mette en route. Tout du moins suffisamment pour ressentir comme un haut-le-cœur, une douleur vague, un pincement à l’estomac. Une évidence le laisse désemparé : ce matin encore, son « vœu » de ne pas se réveiller n’a pas été exaucé… Cela devient lassant de voir qu’aucune de ses « prières » ne donne de résultat… Mais s’attend-il en fait à autre chose…

Il ouvre les yeux et jette un regard circulaire sur la petite chambre où il est désormais installé. Pas terrible, mais a-t-il d’autre choix ? Le seul avantage de cet ancien grenier transformé en appartement au-dessus du garage de la « vieille taupe », propriétaire et voisine aigrie, est qu’il se trouve au fond d’un jardin, loin de la rue et du monde qui l’entoure, bien caché derrière une lourde porte métallique. Et surtout pas de sonnette ou d’interphone pour qu’un éventuel harceleur ne vienne le débusquer.

Suffisamment réveillé maintenant, il se rend compte, encore une fois, que ce vain espoir de partir pendant son sommeil, et de ne pas connaitre le prochain matin, est une solution de facilité et de lâcheté, assez masculine… Fuir pour ne plus avoir à affronter la vie avec son lot de tristes réalités (et de saloperies diverses) et cesser, enfin, de faire semblant de se battre, d’offrir des sourires forcés, de répondre distraitement que tout va bien… Ses « amis » lui disent d’être fort, de se reprendre, de faire des choix et d’avancer… Pour aller où ? Pour faire quoi ? Pour gagner quoi ? Pour aimer qui ? Non, il préfèrerait en finir, vite, sans cri et sans douleur. Mais même pour ça, il n’est pas prêt à passer à l’action, gardant l’hypothétique espoir que cela se fasse sans son aide active… Courage, fuyons !

oeil et réflexion - un matin comme un autre
Le déprimé est fondamentalement un égoïste, autocentré, il ne s’intéresse qu’à sa maladie, il est incapable de se mettre à la place des autres. Il ne connait plus l’affection. Il est même d’une certaine façon amoureux de sa propre dépression.
De « Tomber sept fois, se relever huit« 
– Philippe Labro

Depuis plusieurs années, tous les pans de sa vie partaient en lambeaux diffus. La dernière crise économique, la grande faillite bancaire et morale, l’avait touché de plein fouet dans les premiers, comme lors du funeste mois de septembre, où les tours étaient tombées. Il avait déjà eu tant de mal à se relever, à redémarrer sa machine. De nouveau, son activité professionnelle avait commencé à se réduire comme peau de chagrin… Bien sûr, et sans beaucoup tarder, les finances avaient commencé à tarir doucement… Il lui avait fallu tenir en équilibre ce qu’il avait construit, pour éviter que le bateau ne prenne l’eau trop vite, et parce qu’il gardait, coûte que coûte, vaille que vaille, un peu d’espoir qu’un rebond arrive vite. Mais l’espoir ne dure qu’un temps… Il ne tirait pas encore le diable par la queue, mais il commençait à devenir maître dans l’art du jonglage budgétaire…

Pour compléter le tableau, Elle avait aussi mis les voiles un matin… Après son départ, il s’était convaincu que seul le confort matériel l’intéressait, et lorsqu’il avait fallu commencer à être « raisonnable », Elle avait préféré prendre ses cliques et ses claques et voir où le vent La mènerait. Au final, il avait été assez bête pour l’aimer profondément, intensément, mais n’avait pas su la garder, ou la retenir, dans cette période de crise, et pas qu’existentielle. Peut-être avait-Elle finalement senti qu’Elle ne pouvait plus rien faire pour l’empêcher de sombrer et ne souhaitait pas couler avec lui… Elle avait préféré se sauver…

[…]
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

La Conscience (poème)
Victor Hugo

Il se met finalement debout, sans force, sans volonté, sans envie… Le reste de la journée sera une nouvelle fois sans fin et la nuit qui suivra le tiendra éveillé, les yeux vagues et les idées noires, jusqu’à ce qu’enfin, abruti par les images du téléviseur sans son, il s’écroule pour quelques heures, nuit sans repos, juste un peu d’absence salutaire jusqu’au prochain matin, pour ne pas sombrer totalement dans le désespoir. Ou la folie… Est-il coincé dans une boucle temporelle, où chaque jour se répète à l’infini, sans fin visible ? Son « vœu » sera-t-il exaucé ? Autant croire qu’il allait gagner à la Loterie ce soir… L’espoir fait vivre… Quelle bonne blague !

Toutes ces années… toutes ces années à descendre un long escalier sans fin… L’impression parfois d’entrapercevoir une lueur au détour lointain des marches, mais illusion vite déçue, après que quelques autres marches furent encore descendues.

A suivre…

Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l’esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine.
Extrait de « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier »
Stig Dagerman

Vos commentaires ou remarques sont les bienvenus !

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.