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Idées reçues sur la blockchain (1/n)

Long billet…

Dans l’introduction de cette série (cf. billet précédent), j’ai brossé les grandes lignes du cryptofutur qui nous est annoncé depuis plusieurs années et j’ai commencé à mettre en lumière que la technologie blockchain a bien du mal à apporter des solutions effectives à des problèmes réels.
Dans celui-ci (et les billets suivants), je vais m’efforcer de démonter une à une les idées reçues et de remettre quelques pendules à l’heure.

Si vous ne l’avez pas déjà fait, je vous recommande de consulter les parties précédentes sur les bases de la blockchain :
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PS : ce billet ne traitera pas directement des cryptomonnaies (cryptocurrencies), NFTs (Niftis), jetons (tokens), Web3. Je leur consacrerai des billets dédiés à part.

Sommaire

Idées reçues courantes

blockchain - idées reçues et humour - Dilbert
Dilbert & Blockchain

La blockchain est une nouvelle technologie

Non. Une solution à base de liste chaînée permettant seulement l’ajout de données avec hachage cryptographique existe depuis des années.
Voir par exemple, depuis 1979, les arbres de Merkle.

Ils ne sont pas très utilisés, car peu efficaces et en réalité ne fonctionnent pas si bien que ça…

Une blockchain est juste une base de données distribuée en lecture seule, sur laquelle on peut uniquement écrire, s’il y a consensus entre de multiples ordinateurs (les mineurs qui valident via Proof of Work – PoW par exemple), ce qui explique le faible nombre de transactions réalisables.

Il conviendrait d’expliquer ce que cela apporte réellement vis-à-vis d’une base de données centralisée qui serait auditée périodiquement par une entité indépendante… Ah, oui, la fameuse « décentralisation »…

Dans le cas de Bitcoin, la première proposition concrète de blockchain, qui a par ailleurs introduit la notion de consensus distribué et qui a servi de base à toutes les propositions ultérieures, la technologie sous-jacente est très rudimentaire, voire limitée : c’est juste un grand livre (ledger) qui permet de montrer qui détient quoi.

Ethereum, à l’inverse, doit plus être considéré comme une machine virtuelle, avec son langage de programmation, où la blockchain sert à stocker un état à un moment donné. C’est ce qui permet le déploiement des fameux smart contracts, qui ont engendré pour l’instant les offres de type DeFi, NFTs ou DAOs.

La blockchain permet les « smart contracts »

Il convient déjà de noter que les blockchains ne sont pas toutes programmables, et il y a donc des disparités importantes entre leurs fonctionnalités intrinsèques et leurs possibilités d’évolution.

Comme je l’ai expliqué dans ce billet, les « smart contracts » ne sont ni innovants, ni très « intelligents » : il s’agit juste d’une série de déclarations « si… alors » très limitées, qui peuvent être exécutées pour des transactions sur la blockchain associée. Par ailleurs, leur valeur légale est extrêmement discutable…

Un simple script sur un serveur web est infiniment plus intelligent. Et utile…

Les acteurs majeurs de l’industrie adoptent la blockchain et les cryptomonnaies

Pas vraiment… Ceux qui se sont lancés sont déjà en train d’abandonner, comme IBM ou Microsoft, qui ont fermé ou ferment leurs services dédiés. Les organisations financières qui annoncent « explorer » ou « proposer » des services autour des cryptomonnaies, comme Paypal ou Stripe, se contentent de gérer le volet versements en monnaie fiduciaire (fiat) et délèguent la partie purement crypto à des plateformes de type Exchange.

Visa (lire ici ou ici) ou Kickstarter viennent d’annoncer en cette fin d’année 2021 des initiatives dédiées, mais il faudra voir si elles durent dans le temps et surtout s’il y a des résultats probants, sachant que pour l’instant les déclarations faites ne contiennent pas beaucoup de détails sur les bénéfices attendus pour les utilisateurs. Encore des coups marketing, probablement…

Kickstarter blockchain
Rébellion contre le projet de Kickstarter

Le cas d’IBM est intéressant, et preuve, s’il en est, que la blockchain n’a pas de réel avenir… La société a dépensé énormément d’argent pour mettre en place une division Recherche & Développement (R&D) dédiée à la blockchain. Après 5 ans, n’ayant rien à montrer d’utile, qui puisse résister à un contact direct avec la réalité industrielle ou économique, les objectifs prévus ayant été atteints au maximum à 10%, IBM a démantelé la division sans faire de bruit…

On pourrait aussi parler de beaucoup d’autres projets blockchain qui n’ont jamais vu le jour : le cadastre au Honduras, les transformations du NASDAQ, l’évolution des banques centrales (et je ne parle pas ici de CBDC, qui est un tout autre sujet !) etc.

L’exemple, souvent cité, d’un cadastre national sur une blockchain est intéressant à plus d’un titre. La théorie veut que cette solution résolve en particulier le problème des droits fonciers dans les pays où l’administration est corrompue ou au moins désorganisée.

Prenons un exemple : en Grèce, 1 construction sur 5 n’est pas enregistrée. Pourquoi ? Car, le « propriétaire » commence simplement à construire (donc, illégalement), et comme par magie, une nouvelle maison ou un bâtiment tout neuf existe soudainement sans aucune déclaration préalable.

Une blockchain ne sert à rien dans ce cas ! C’est une base de données, pas un système qui régule automatiquement l’existant… A aucun moment, la blockchain ne vérifie que les données fournies sont correctes, et n’a aucun moyen d’aller vérifier sur le terrain la légalité des constructions, encore moins de les arrêter !

Ceci est un point important dont je reparlerai, et il est valable bien évidemment pour toutes les bases de données : si j’intègre des données erronées, volontairement ou non, le traitement résultant sera incorrect (garbage-in, garbage-out). C’est une des idées reçues courantes : ce n’est pas parce que c’est écrit sur une blockchain que c’est vrai ! En revanche, c’est théoriquement inamovible…

Un chiffre difficile à vérifier estime aujourd’hui qu’au moins 9 projets incluant une approche blockchain sur 10 sont abandonnés en cours de route et n’entrent jamais en production.
La principale raison ? L’efficacité, tout simplement. Un peu comme utiliser un char d’assaut rudimentaire, juste pour aller faire ses courses…

D’ailleurs, si vous observez bien, des expérimentations blockchain annoncées, beaucoup ne font le plus souvent que suggérer cette technologie… et encore…

Tous les types de données peuvent être stockés sur une blockchain

Globalement, et cela fait partie des idées reçues largement répandues, très peu de catégories de données nécessitent cette technologie ou peuvent être utilisées dans ce contexte. Donc probablement pas les vôtres… et ceci sans même prendre en compte l’éventuelle taille des blocs qui peut être très limitée en fonction de la conception de la chaîne considérée. Ceci explique par exemple pourquoi le média représenté par un NFT n’est pas stocké dans un bloc sur une chaine, mais bien sur un bon vieux serveur de fichiers. Le NFT ne contient que l’URL vers le média.

Donc, si vous devez vous lancer dans un projet blockchain, il conviendrait de prendre en considération, par un audit complet, les facteurs suivants :

  • Confiance
    Si vos données peuvent éventuellement ou doivent être gérées par un intermédiaire de confiance, un stockage blockchain ne peut se justifier.
    Par exemple, le cas des biens immobiliers transformés en jetons (tokenized) est certes très futuriste, mais ne semble pas se justifier, car quel est l’intérêt dans le monde réel de cette solution, dès lors que l’on doit permettre l’accès à de multiples gestionnaires ou tiers ?
  • Vie privée
    Les données sur une chaîne publique sont totalement… publiques. Des informations privées, ou qui ne doivent être accédées que par des tiers de confiance ne devraient donc pas être stockées de cette manière.
    Un bon exemple : les données médicales.
    La législation européenne sur les données privées (RGPD), en particulier le droit à l’oubli, est un autre contexte à prendre en compte. Ne jamais oublier qu’une fois qu’une information est sur une blockchain, elle ne peut normalement pas être supprimée.
  • Anonymat
    Sur une blockchain, vous n’êtes pas anonyme, votre identité est en fait « pseudonyme » : elle est liée à un nombre. Et si quelqu’un peut relier votre nom et ce nombre, cela devient un vrai problème car votre identité est alors connue.
    De nombreux chercheurs ont pu démontrer qu’il est en fait assez facile de dé-anonymiser des identités numériques, via l’historique des navigateurs ou les traceurs (cookies…) utilisées sur le Web (réseaux sociaux, sites e-commerce…).
    Par ailleurs, il convient de ne pas oublier que tout ce que vous faites sur une blockchain publique est visible de tous.
    Enfin, n’oubliez pas que dans le cas des cryptomonnaies, pour acheter ou vendre, vous devez passer par un Exchange, qui demande bien sûr à ce que vous prouviez votre identité (KYC – Know Your Customer) pour effectuer des transactions financières.
  • Coût
    Le stockage sur une blockchain, ainsi que la puissance de calcul nécessaire, ont un impact financier bien supérieur à l’utilisation d’une solution locale ou dans le cloud. Et il est probable que cela reste vrai longtemps, voire à tout jamais, même si certaines solutions blockchains semblent tenter d’améliorer les choses (PoS ou autre).
    L’impact énergétique est aussi à prendre en considération pour les entreprises conscientes de leur positionnement écologique.
  • Capture et création de valeur
    Sujet complexe. Tout dépend si les données sont stockées sur la chaîne ou pas, de la nature de ces données, et de la manière dont le jeton utilisé pour les représenter est conçu.
  • Longévité
    Les données stockées sur une blockchain disparaissent, lorsque la chaîne cesse d’exister. Qui garantit la permanence de la chaine ? Comment ? Pendant quelle durée ? Même si la décentralisation permet théoriquement l’existence de multiples copies des mêmes données, qu’arriverait-il à une chaine qui cesse d’être utilisée ?
  • Complexité
    Les outils et langages pour programmer dans l’écosystème blockchain sont récents et potentiellement fragiles. Il y a encore peu de « best practices ». Il convient donc de bien considérer les risques opérationnels et la sécurité, comme par exemple l’audit des smart contracts.
  • Censure
    Si, cas extrême probablement, vos données doivent pouvoir résister à la censure, peut-être est-il concevable de considérer l’usage d’une blockchain.

Une règle de base à appliquer : A moins (1) d’avoir besoin de crier à la face du monde que l’action A a eu lieu à l’instant T, et (2) que le monde en question ait quelque chose à faire de cette information pour s’en soucier, vous n’avez pas besoin d’une blockchain. Même privée…

Les mises à jour de grands livres financiers sont un bon exemple de cette dernière mise en garde. Car, bien que cette solution existe et semble fonctionner, malgré plus d’une dizaine d’années d’optimisme et de prosélytisme sur cette technologie « pour répondre à tout », peu d’autres exemples concrets ont été adoptés par un large public.

A suivre pour d’autres idées reçues…

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