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Ecosystème Blockchain (Part 6)

Long billet…

Dans les billets précédents, nous avons parcouru rapidement les différentes briques de base que l’on peut trouver dans une blockchain.
Bitcoin (2009) fut bien entendu la toute première itération de cette technologie, introduisant le concept de consensus distribué. Mais, sa conception reste assez sommaire, défaut pour certains, qualité pour d’autres. Il y a donc depuis eu beaucoup de propositions pour apporter des évolutions de tous ordres et ainsi créer un écosystème blockchain très large.
En particulier, l’arrivée d’Ethereum en 2015, première blockchain programmable, a ouvert la porte à tout un ensemble de solutions financières ou non, comme la finance décentralisée (DeFi), de multiples cryptomonnaies alternatives, mais aussi les NFTs, les dApps, les DAOs, etc. En parallèle, d’autres approches ont permis l’éclosion des « stablecoins » et indirectement des CBDC, ces monnaies digitales proposées par des banques centrales.

Sommaire – écosystème blockchain


Si vous ne l’avez pas déjà fait, je vous recommande de consulter les parties précédentes de cette présentation sur les bases de la blockchain : part1part2part3part4part5

Pour résumer les billets ci-dessus : les blockchains sont des bases de données, construites sur 3 caractéristiques principales :

  1. Un journal historique non-modifiable et théoriquement inviolable (la « chaîne » elle-même).
  2. Un protocole de consensus distribué sans tiers de confiance (PoW, PoS…).
  3. Un système incitatif, permettant de rémunérer les participants et de garantir leur fair-play.

Les incitations sont nécessairement financières, car participer à la validation du système revient cher (équipements, consommation énergétique…). De ce fait, il est normal que jetons, cryptomonnaies et blockchains soient indissociables, pour garantir la confiance de la structure de données et le fonctionnement global du système.

tag cloud evolutions blockchain

Les blockchains semblent donc a priori être un modèle pertinent pour maintenir des grands livres (ledgers), qui sont tout simplement des listes pour savoir qui détient quoi.

Le « qui » est le compte de l’utilisateur, ou tout du moins un identifiant. Dans le cas d’une blockchain programmable, il peut s’agir d’une personne ou entité, disposant par ailleurs d’une clé privée, ou d’un smart contract.

Le « quoi » est un jeton (token), qui peut aussi être une représentation d’une monnaie (pièce ou coin). La distinction pouvant être floue, on peut dire qu’un jeton-monnaie est la devise intrinsèque d’une blockchain, comme Ether ou Bitcoin (ou autres AltCoins…).
Un jeton « normal » peut représenter lui tout type actif, défini au-dessus d’une blockchain programmable, comme le sont les NFTs par exemple.

Toutes les fonctionnalités qui découlent d'un écosystème blockchain (les couches éventuellement développées au-dessus de la structure de base) reposent sur ces concepts de grand livre et jeton. Cliquez pour tweeter

Jetons cryptographiques

Il convient donc de bien séparer les 2 grandes composantes d’une blockchain : d’un côté le stockage d’informations, de l’autre les jetons cryptographiques qui permettent de représenter un actif.

Ces derniers peuvent être globalement classifiés selon :

  • leur usage,
  • leur fonction,
  • leur statut légal,
  • la valeur ou actif qui leur est rattachée ou non,
  • et aussi, sur quelle couche de la solution ils sont implémentés (natifs ou secondaires comme les AltCoins).

Nouveaux actifs numériques

Les blockchains programmables autorisent la création de tout un ensemble de nouveaux actifs numériques abstraits (intangibles). Il en existe 2 sortes :

  • Les jetons fongibles, qui permettent l’échange, dont la quantité disponible est contrôlée par le code sous-jacent. Exemple : 1 BTC peut être remplacé par un autre bitcoin, car ils sont équivalents. Idem pour une monnaie : 1 € peut être échangé contre un autre euro.
  • Les jetons non-fongibles qui sont des actifs uniques, théoriquement créés pour représenter un actif qui existe « dans le monde réel ». Un NFT (Non-Fungible Token) sur une blockchain fait référence à un objet numérique (image, vidéo…). On pourrait aussi penser aux parcelles de terrain dans un cadastre numérique sur blockchain, par exemple.

Même si le fait de créer des actifs numériques « ex nihilo » ou presque semble « magique », cela ne signifie pas pour autant que l’on crée directement de la valeur, ni pour qui, si cela était le cas.
Ce sont les fonctionnalités autour des jetons qui sont importantes.
Prenons l’exemple des NFTs : aujourd’hui, il s’agit d’attacher une image (un punk, un singe etc.) à un jeton. [Remarque : je consacrerai un billet dédié aux NFTs.]
Dans les propositions d’évolution actuelles, il est question d’attacher une structure de métadonnées complexes à ces jetons, par exemple à des personnages proposés sous forme de NFTs dans des jeux en ligne (cf. les réflexions sur le Metaverse etc.).
A l’avenir, du code de plus en plus sophistiqué pourrait envelopper chaque jeton : pour donner des droits d’accès particuliers ou des permissions spécifiques, pour définir et faire respecter des comportements contextuels, pour permettre des interactions financières, etc.. C’est tout un espace encore très théorique à explorer…

Mais la « magie » d’un jeton sur une blockchain dépend de l’existence ou non de programmes applicatifs externes qui vont lui conférer des fonctionnalités. C’est uniquement lorsque ces interactions existent, que les jetons d’une blockchain deviennent réellement utiles.

On pourrait donc considérer qu'à l'avenir un jeton (non-fongible) serait une représentation numérique abstraite (une abstraction) d'actifs, avec de multiples droits et/ou devoirs potentiels rattachés. Cliquez pour tweeter

Certains promoteurs du « tout blockchain » mettent même en avant que ces futurs jetons pourraient donner à leurs utilisateurs des droits de propriété sur une partie d’un internet re-décentralisé (ce qu’il est en fait majoritairement déjà – seules les applications que nous utilisons sont en grande partie propriétaires). Si cela semble génial à première vue, il y a encore un bon bout de chemin à faire.

Car, ce futur théorique implique avant tout de pouvoir créer de multiples ponts et partenariats entre le monde blockchain/crypto et les multiples organismes de régulation qui garantissent nos droits et affirment nos devoirs. Pas utopique, mais certainement un avenir incertain, qui risque d’être plus long et sinueux qu’imaginé aujourd’hui…

Tout l’écosystème blockchain existant, et en particulier les cryptomonnaies, repose fondamentalement sur un agrément collectif tacite de quelques milliers (millions ?) d’individus, qui leur fait respecter les abstractions numériques existantes proposées par ces grands livres d’un genre particulier.
Mais il n’y a aucune raison que le reste du monde soit lui dans l’obligation de les accepter également.
Enfin, il y a fort à parier que le nombre de blockchains potentielles pour déclarer ses actifs numériques continue à augmenter régulièrement. Il semble donc compliqué d’imaginer pouvoir créer un écosystème totalement interopérable entre tous ces différents jetons…

On peut déjà le voir dans les différents écosystèmes DeFi en compétition…

DeFi – Decentralized Finance

La Finance Décentralisée est l’un des concepts qui explose (au propre comme au figuré) dans le monde des cryptomonnaies.

Le terme « DeFi » (qu’on oppose parfois à CeFi, Centralized Finance, le système traditionnel) est apparu courant 2018 et est aujourd’hui devenu synonyme de système financier structuré autour d’une blockchain publique.

Les passionnés derrière l’idée DeFi ont pour objectif de remplacer tout ce que le système bancaire et financier traditionnel (centralisé, donc !) propose — prêter, emprunter, acheter/vendre tous types d’actifs ou des produits dérivés, etc. — par des interactions en pair-à-pair, sans point de friction ou risque d’erreur.

La blockchain Ethereum, parce qu’elle est programmable, fut le premier terrain d’expérimentation pour de nombreux projets DeFi. Effet boule de neige : Ethereum a permis la prolifération de tels services, qui ont alimenté massivement l’usage et la capitalisation du réseau Ethereum, avec bien entendu l’impact malheureux de faire augmenter vertigineusement les « gas fees » (les frais payés pour les transactions sur cette blockchain).

Il est donc devenu évident qu’Ethereum, en l’état, est de moins en moins la solution optimale pour les attentes des services DeFi (et autres usages) : entre les coûts (gas fees), la lenteur, et la difficulté de passer à une échelle supérieure (ou de faire des économies d’échelle) en réponse à la demande, il y est devenu presque impossible de réaliser des transactions ou échanges simples ou de faible valeur. D’autres blockchains « Layer 1 » sont apparues (comme Solana, etc.) qui ont gagné en popularité. Et Ethereum promet toujours la transition vers ETH2, pour solutionner les problèmes de la version actuelle.

DeFi : intelligence du code et compétences financières

Soyons francs : pour l’instant, la majorité des solutions existantes servent à spéculer (et avec des niveaux inimaginables…) et c’est ce qui fait vivre notre écosystème blockchain actuel.
Mais comme toute solution technologique, ainsi appliquée au monde de la finance décentralisée, il y a des idées intéressantes à explorer. Voici 2 exemples :

MakerDAO : développé comme un composant du système DeFi global, le but est de proposer un jeton monétaire stable (stablecoin), nommé DAI, où 1 DAI = 1 USD (« pegged 1:1 »), par nantissement. L’approche de base est simple : les prix d’Ether et d’autres jetons sur le réseau Ethereum (AltCoins) sont très (trop) volatiles, et il convient de limiter les risques liés à cette volatilité. En nantissant, pour chaque DAI créé, un nombre d’ETH suffisant, MakerDAO espère pouvoir maintenir une certaine valeur stable pour des échanges plus aisés.
C’est aussi une Organization Autonome Décentralisée (DAO – cf. plus bas), où un jeton spécifique (MKR) permet de voter et d’effectuer des mises à jour sur les paramètres économiques de la solution DeFi.

Uniswap : à la base défini comme un « Automated Market Maker »(AMM), c’est surtout un échange décentralisé (decentralized exchange – DEX).
Un échange traditionnel a pour but de gérer un grand livre des acheteurs et vendeurs, qui cherchent à échanger un jeton pour un autre, dans des conditions économiques acceptables. Dans le monde décentralisé, il n’y a pas d’intermédiaire pour maintenir la liste des interactions potentielles. La solution Uniswap permet de motiver les participants à contribuer à des portefeuilles de liquidité (liquidity pools), où des jetons sont associés par paire (altcoin1 / altcoin2) pour répondre à des demandes éventuelles. Les apporteurs de liquidités sont rémunérés (avec un token spécifique), pour apporter et bloquer (stake) leurs jetons. Un utilisateur souhaitant procéder à un échange peut alors récupérer les jetons qu’il souhaite obtenir contre ceux qu’il propose, s’ils existent.
Il y a de multiples autres paramètres financiers pour garantir la liquidité, la flexibilité, l’équilibre des ratios etc. Un système complexe, donc…
Le tout est géré encore par un protocole DAO (avec son propre jeton « UNI »).

Dans l’absolu, c’est une solution vraiment innovante, qui mélange code informatique et concepts financiers. Il y en a plein d’autres…

écosysteme blockchain - DeFi
Les bénéfices – DeFi vs CeFi

AltCoins, StableCoins et CBDC

Je ne vais pas m’étendre énormément sur ces 3 concepts, car je souhaite y revenir dans des billets dédiés.

L’apparition de blockchains programmables a aussi permis la création de cryptomonnaies alternatives, que l’on regroupe en général sous l’appellation « AltCoins ». Il en existe de plus en plus, proposant de résoudre tel ou tel problème théorique dans le livre blanc qui, en général, les accompagne. C’est un marché important, très sensible aux fluctuations, liées aux influenceurs spécialisés, et à la communication sur les réseaux.

J’ai déjà parlé rapidement plus haut des « StableCoins » comme le DAI, qui sont plus des jetons standards que des cryptomonnaies, dont l’importance provient du fait qu’ils sont supposés stables, car théoriquement garantis par nantissement.

L’un des problèmes majeurs depuis un certain temps, c’est l’utilisation de ces AltCoins, voire dans certains cas de StableCoins, en contexte DeFi ou non, dans des escroqueries de type Pyramide de Ponzi…
Les régulateurs financiers commencent à s’interroger sur ce « Wild West » et à vouloir mettre en place des règles, voire une fiscalité probablement nécessaire. Exemple :

En parallèle de ce bouillonnement autour des cryptomonnaies, les Banques Centrales, au regard de l’intérêt grandissant du public pour les monnaies numériques, commencent à se pencher sur le phénomène et échafaudent des projets pour mettre en place des CBDC, des Central Bank Digital Currencies. Il est important de noter que ce ne sont pas des cryptomonnaies, même si potentiellement elles peuvent fonctionner sur des blockchains, mais uniquement privées. On parle bien ici de Monnaie Electronique ou Numérique, en mode parité 1:1 avec la monnaie fiduciaire utilisée localement (cf. le eNaira lancé au Nigeria récemment, par exemple).

Vaste sujet que ces « monnaies » d’un nouveau type, dont on nous promet qu’elles sont l’avenir du paiement et de l’investissement… Tout cela reste encore largement à prouver, car il faut que la technologie suive…

SideChains, Layer 2…

Comme je l’ai expliqué plus haut, les blockchains de type Layer 1 (Bitcoin, Ethereum…) sont lentes (a priori à dessein) et potentiellement inefficaces pour traiter des gros volumes de transactions à faible coût.

Certains développeurs ont donc pris le taureau par les cornes pour proposer des solutions tierces, permettant d’accélérer le traitement des transactions, dans des conditions financières plus acceptables pour développer tout cet écosystème blockchain.

Ainsi sont nées des solutions de type Layer 2 ou SideChain, qui le plus souvent sont des solutions assez classiques sur bases de données « traditionnelles », limitant les accès directs aux blockchains ciblées, avec des « buffers » et éventuellement des pré-validations.

Le Lightning Network en est un exemple :

Soyons clairs, la majorité des initiatives dans ce sens sont encore au stade expérimental (je n’ai pas dit vaporware…) ou au stade de l’annonce d’un avenir meilleur. Si le sujet vous intéresse, je vous engage à le creuser par vous-même…

DAOs

L’idée derrière une DAO (pour Decentralized Autonomous Organization – Organisation Autonome Décentralisée), un concept qui prend actuellement de l’ampleur, est de déréguler la notion même d’entreprise sous de multiples formes. Une image facile est de penser au principe d’une coopérative numérique… J’ai évoqué le sujet plus haut dans le chapitre DeFi.

Il s’agit en fait de créer une organisation qui repose sur l’utilisation de multiples Smart Contracts qui interagissent entre eux et avec des personnes (dans le monde réel). Les « fondateurs », ou « holders » d’un certain jeton dédié, travaillent ensemble en mode décentralisé pour atteindre un but commun, et leurs actions et décisions sont partiellement ou totalement prises en charge par du code.

Ainsi, la majorité des DAOs disposent d’un jeton de gouvernance, qui donne des droits de vote à ceux qui les détiennent, et d’un système pour proposer des résolutions et actions, sur lesquelles il est possible de voter.

décentralisation - écosystème blockchain - DAO

Il s’avère qu’il y a une grande variété de modes de fonctionnement dans les DAOs existantes : certaines ont de multiples classes de jetons, d’autres un seul ; les votes peuvent être gérés par smart contract, mais cela semble peu utilisé etc…

Et il y a aussi une grande variété de buts poursuivis…

  • DAOs de protocole comme MakerDAO ou Uniswap, vus plus haut,
  • DAOs d’investissement, pour regrouper des ressources,
  • DAOs pour collectionneurs, un sous-ensemble du précédent, principalement tournés vers les NFTs actuellement,
  • DAOs qui prêtent, le plus souvent à d’autres DAOs, pour investir, en général dans leur infrastructure réseau,
  • DAOs sociales, impliquant des personnes physiques qui souhaitent aider des créateurs ou des chercheurs dans le monde « crypto »,
  • DAOs en mode « agence sous-traitante », dans le design graphique ou le développement de smart contracts,
  • DAOs de service, ciblant l’écosystème blockchain ou « crypto »,
  • DAOs médias, rassemblant des journalistes ou créatifs pour créer du contenu traitant de l’écosystème blockchain,
  • etc.

Avec tant de DAOs en création partout dans le monde, tout un écosystème parallèle a été créé pour proposer des services de création et d’accompagnement… Tout cela est récent, et il est donc difficile de dégager des tendances ou de situer les opportunités réelles.

D’autant que les DAOs risquent d’être très vite confrontées à leur probable absence de contexte légal et fiscal, et cela va poser pas mal de problèmes… A suivre…

Conclusion

Ce billet était long, car j’ai tenté de fournir les informations les plus pertinentes dans ce tour presque à 360° d’un écosystème blockchain en ébullition, sans être, bien entendu, exhaustif.

Toujours est-il que les prosélytes de la blockchain (en particulier les cryptobros et leurs AltCoins) nous garantissent que cette technologie est comme TCP/IP ou l’internet et qu’il faut lui laisser le temps de se démocratiser et de rentrer dans les mœurs, tant des utilisateurs que des entreprises. « Soyez confiants, attendez toutes les évolutions de l’écosystème blockchain à venir… » OK.

Bitcoin is not like the early Internet

Mais, la grande différence, c’est qu’internet a une utilité constatée, avérée depuis l’origine… Comme on la vu plusieurs fois dans ce billet, blockchain/crypto, technologiquement ne sont pas très fiables et il y a énormément d’inconnues. La principale ? Il n’y a guère de valeur intrinsèque, et encore moins de valeur créée facilement constatable…

Dans la prochaine partie, je vais jeter un regard critique sur tout cet écosystème blockchain, où l’emballement médiatique, l’appartenance à des sortes de « cultes », voire le fanatisme libertarien, permettent l’essor d’une proposition technologique qui n’a rien d’une solution concrète à nos problèmes bien réels du quotidien et que l’on peut encore difficilement projeter sur le long terme.


Bien entendu, n’hésitez pas à partager, commenter, faire toute remarque ou demande d’éclaircissement ci-dessous et bien sûr à me contacter ici ou sur Twitter.

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