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Réflexions

Quel cryptofutur ?

Long billet…

Commençons par un éclaircissement rapide sur l’usage de « crypto » dans le contexte blockchain… C’est un abus de langage, et c’est pour cela que je l’utilise en plaisantant avec cryptofutur.

La partie « crypto » dans « cryptomonnaie » n’a pas de sens. L’abréviation « crypto » (du grec ancien κρυπτός – caché) fait normalement référence à la cryptographie (cryptologie), donc au chiffrement. Eventuellement, pensons aussi à la cryptozoologie

Ce n’est donc pas l’utilisation d’une simple fonction de hachage ou d’une clé asymétrique pour l’identification, qui fait d’une blockchain une solution sécurisée, car il n’y a aucun chiffrement réel.
Ceci pour dire que l’usage de « crypto » est largement survendu…

Après avoir fait un tour aussi factuel et exhaustif que possible de l’écosystème blockchain actuel dans les billets précédents, je vais maintenant m’intéresser à ce que ce cryptofutur, qu’on nous vend sous tous les angles imaginables, représente réellement.

A partir de 2013 environ, j’ai commencé à m’intéresser à toutes les variations autour de la blockchain, tant technologiques, qu’économiques, voire politiques (régulations)…
Pour être clair : je ne me suis pas uniquement intéressé aux cryptomonnaies*, mais bien aux technologies sous-jacentes.

Je dois avouer franchement qu’aujourd’hui, je suis de moins en moins convaincu par les potentialités, voire l’avenir, de cette technologie et de ses développements récents, qui me semblent ressembler de plus en plus à un ensemble de solutions cherchant un problème à résoudre…

Si vous ne l’avez pas déjà fait, je vous recommande de consulter les parties précédentes sur les bases de la blockchain :
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PS : ce billet ne traitera pas directement des cryptomonnaies (cryptocurrencies), NFTs (Niftis), jetons (tokens), Web3. Je leur consacrerai des billets dédiés à part.

Sommaire

Le grand flou…

Lorsque l’on demande à un professionnel blockchain de défendre sa technologie innovante et que la seule réponse est « d’attendre 5 ans, pour voir », c’est en général le signe qu’il semble exister un certain nombre de problèmes, voire de lacunes (au moins actuellement…).

Evolving expert Blockchain
(c) Gaping Void

Idem, si l’on cherche des exemples d’applications blockchain qui ont réussi ou qui soient clairement supérieures à des technologies existantes, les réponses sont globalement très floues, quand on réussit à en obtenir…

« Il est dommage que vous ne compreniez pas les bénéfices immenses de la technologie blockchain. »
« … »
« Mais je ne vais certainement pas vous expliquer ces bénéfices… ni à vous, ni à quiconque d’ailleurs. »

Par exemple, vouloir gérer une chaine d’approvisionnement ou toute forme de collecte de données sur une blockchain, c’est oublier de se demander s’il n’existe pas d’autres méthodes et technologies plus pertinentes qui n’impliquent pas un gaspillage certain (voire massif) de ressources.

Ma conviction actuelle est que les entreprises ont probablement plus besoin de se pencher sur un changement de leur modèle économique, comme par exemple une réflexion de fond sur la transformation digitale de l’organisation, que de se lancer dans l’implémentation d’une solution blockchain, qui certes permettra de « communiquer » (hype), mais ne résoudra probablement pas grand chose, sans parler de l’impact financier négatif éventuel.

Do I need a Blockchain? / Cryptofutur

C’est le cas en particulier dans l’univers des banques et des services financiers, mais j’y reviendrai en détail ultérieurement.

Retour vers le cryptofutur

En 2017, le Harvard Business Review nous annonçait « La Vérité sur la Blockchain – cela prendra des années pour transformer les entreprises, mais le voyage commence maintenant », incluant un modèle pour repenser les fondations technologiques du système informatique en considérant cette technologie comme étant l’équivalent de TCP/IP pour la création d’Internet.

En 2018, le magazine Wired titrait « Les 187 choses que la blockchain est supposée corriger – les entreprises et entrepreneurs se lancent dans la course au déploiement de la technologie blockchain pour gérer tous types de problèmes et d’opportunités apparentes ». La liste est longue, et il y a vraiment de tout, entre bon grain (?) et ivraie…

En 2019, voici comment l’un des professeurs (que je ne nommerai pas) d’une grande école de commerce française (suivez mon regard…) présentait la technologie blockchain. Vous noterez l’usage marqué, non pas du futur, mais encore du conditionnel à tous les niveaux…

Cette nouvelle technologie blockchain permettrait de transcender les nations et les frontières et d’autoriser n’importe qui, n’importe où, à effectuer des échanges commerciaux au-delà des États-nations.
Il s’agit d’un système qui permettrait à tout le monde, partout et n’importe où, de participer à une économie mondiale sans barrières, sans frontières, sans identité, simplement en utilisant un logiciel.
Et pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, cette technologie blockchain permettrait également aux entités non-humaines de contrôler et échanger des valeurs monétaires, voire économiques ou juridiques. Par exemple, un titre de propriété associé à une maison, ou une clé de contact correspondant à une voiture spécifique. Ces « contrats intelligents » pourraient permettre le transfert vers le nouveau propriétaire du contrôle énergétique de son domicile ou de l’activation et de l’assurance de son véhicule sans intermédiaires administratifs.
Un agent logiciel, qui n’appartient à personne, pourrait également posséder et effectuer des transactions monétaires au niveau international !

Et voilà ce que prévoyait à la même période McKinsey et le World Economic Forum, en insistant bien malgré tout sur les problèmes de sécurité et de confiance, allant même jusqu’à prévoir que 10 % du PIB global serait stocké sur une blockchain en 2025 :

Les discours ont-ils changé aujourd’hui ? Non, on est toujours au minimum au futur (mais surtout au conditionnel), et bon nombre d’expérimentations pour créer un écosystème blockchain viable ont été mises en sommeil, voire purement et simplement enterrées…

Retour aux fondamentaux

La résolution de tous les problèmes ?

L’écosystème blockchain et ses technologies sous-jacentes sont supposées pouvoir tout changer : l’industrie du transport, le système financier, les gouvernements et la gouvernance… en fait, que ne pourrait-il transformer ? C’est la panacée technologique !
Mais le plus souvent, l’enthousiasme flamboyant des promoteurs de l’écosystème blockchain et de notre cryptofutur aux lendemains qui chantent, provient principalement d’un manque flagrant de connaissance et de compréhension du sujet à traiter à la base : le fonctionnement réel d’une entreprise ou d’une chaine de valeur.

Pour faire court : la blockchain est une solution à la recherche d'un problème… Cliquez pour tweeter

Les technologies informatiques sont complexes et le plus souvent il est difficile de faire rêver les décideurs et autres conseils d’administration sur ce sujet. Grâce à la blockchain, au cloud, à l’IA, au Machine Learning, sans oublier plein d’autres gimmicks comme « Big Data », il est enfin possible de vendre un peu de magie dans les TICs. Comme c’est un immense marché, potentiellement très intéressant financièrement, qui s’en priverait… D’autant que cela permet aux conseils d’administration de préparer de belles campagnes de RP en parallèle…

Citations / Quotes

What we’ve learnt from 12 years of experimentation is that there isn’t a way to run an efficient, secure, scalable financial system without using trusted intermediaries. That’s it, that’s the result.

Adam Brown

Decentralisation is a post-capitalist concept. Capitalism cannot tolerate true decentralisation (although it will happily sell you the illusion of decentralisation) because true decentralisation cuts out the middleman. And capitalism is the religion of the middleman.

Aral Balkan
Soyons clairs : seuls quelques scientifiques et ingénieurs en informatique ont une vision positive du couple que forment la blockchain et les cryptomonnaies. Cliquez pour tweeter

Une solution qui ne sert (presque) à rien

Le cœur d’une blockchain, le fameux grand livre ou ledger, est en fait une simple feuille de calcul (pensez à Excel, mais avec une seule table), pourtant mise en lumière comme étant une nouvelle manière de stocker des données.
Par ailleurs, avec les (vraies) bases de données, il y a en général un responsable, qui administre, qui décide qui peut accéder aux données, en ajouter (entrer, saisir) et qui peut les éditer, voire les supprimer.

Avec une blockchain, personne n'est en charge de la gestion, et on ne peut ni changer, ni supprimer des informations : seulement ajouter des données et les consulter. Cliquez pour tweeter

Mais, comme les spécialistes de cette technologie vont enrober leurs présentations dans tout un verbiage pseudo-technique, pour vendre ce cryptofutur miraculeux, les non-initiés vont marcher à fond par manque d’information (ou d’éducation technologique)…

« Un système qu’on ne peut arrêter ! »
« Un tour de force technologique ! »
« Un algorithme de consensus décentralisé ! »

La réalité ne résiste pas en général à une inspection rapprochée…

La technologie au sein des blockchains a en fait cherché à réutiliser le discours développé à l’origine pour le Bitcoin en le généralisant : « débarrassons-nous des banques et du système financier » est devenu, éliminons le cadastre, les machines à voter, les compagnies d’assurance, Facebook, Amazon, Uber, les gouvernements et toutes les entreprises etc.

« Grâce à la blockchain, tout ça ne sert à rien ! Les utilisateurs prennent le pouvoir !« 

Le problème, comme on le voit régulièrement, est qu’il y a une grosse différence entre les promesses diverses et la réalité du monde (cruel) qui nous entoure…

S’il est vrai qu’une solution blockchain est toujours très appréciée lors d’une présentation PowerPoint, au final, la majorité des projets a tendance à ne pas dépasser le stade du communiqué de presse, qui vantera les prouesses potentielles et la vision de l’entreprise X à entrer de plein pied dans le cryptofutur (avant les autres bien sûr)…

Dans le billet suivant, je vais m’efforcer de démonter une à une les idées reçues et de remettre quelques pendules à l’heure.

A suivre…

* Disclaimer : Je n’ai jamais acheté de « coins », sous aucune forme, pour des raisons personnelles, mais j’ai joué avec quelques faucets et donc j’ai des fractions de diverses cryptomonnaies qui doivent exister quelque part. J’ai aussi réalisé de nombreux tests avec divers systèmes de monétisation (Coil), voire de paiement décentralisé ou de micro-paiement (XRP, Nano…) etc.

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