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Conférence AfroBitcoin 2022

Le ₿al des Vampires

La 1ère “conférence AfroBitcoin pan-africaine” s’est déroulée du 5 au 7 décembre 2022 à Accra au Ghana.

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Je n’y étais pas présent (aurais-je seulement pu supporter…), mais j’ai suivi les principaux intervenants sur un fil que j’avais spécialement créé sur le site de l’oiseau bleu…

Si vous avez lu l’un de mes précédents billets, dont “Bitcoin au secours de l’Afrique ‽” (FREN), vous savez déjà ce que je pense de tout ça. Je vais tenter de synthétiser ici les principaux messages diffusés lors de la conférence et faire œuvre, si possible, de tueur de mythes.

J’aurais pu sous-titrer ce billet “₿al des menteurs ou des faux-culs”, mais très clairement, le “₿al des vampires” correspond mieux à la situation de tous ces escrocs existants ou en devenir qui tentent “d’innover” pour séparer les africains de leurs maigres économies ou de leur argent durement gagné.

A aucun moment, pendant ces 3 jours, une solution concrète à un vrai problème n’a été proposée, aucun “cas d’usage” réel n’a été exposé. Les intervenants ont juste projeté leur “vision” basée sur de fausses promesses et une incompréhension (délibérée) du monde réel. Ils ont proposé des “solutions” technologiques qui ne fonctionnent pas (Lightning par exemple, j’y reviendrai) et ne représentent qu’une Nième forme de fraude, difficilement masquée par un “solutionisme numérique” forcené.

Aucun effort, même pathétique ou désespéré, n’a été fait pour “prouver” quoi que ce soit. On a juste demandé au public présent de croire, et aux journalistes de relayer, les belles paroles du culte “Bitcoin”.

La situation économique, politique, sociale du continent africain et de ses populations est désastreuse. C’est un fait indéniable depuis longtemps qui a de multiples origines, de l’exploitation du colonialisme à l’appauvrissement engendré par le capitalisme néo-libéral issu de la conférence de Bretton Woods.
Que les cryptos, sous toutes leurs formes, soient le futur et le moyen de tout changer en Afrique est un mensonge éhonté qui ne repose sur aucune fondation, ni financière, ni technologique.

There are never purely technological solutions to societal problems
“Il n’y a jamais de solutions purement technologiques aux problèmes de société.”

A lire : The Myth of the Technological Fix

Max Oelschlaeger, 1979

Néo-colonialisme et crypto-capitalisme

Le plus sidérant reste malgré tout le fait que Bitcoin est fondamentalement devenu un projet contrôlé par les suprémacistes blancs américains, pour qui la race est un point fondamental de ségrégation, en particulier car ils considèrent que les noirs et autres “non-blancs” ont un QI inférieur du fait de leurs “origines”, ce que l’on nomme communément du racisme.

Si c’est ce qu’ils pensent des afro-américains, imaginez ce qu’ils pensent des africains…

HRF (Human Rights Foundation) par exemple, semble à première vue être une organisation dédiée à et engagée pour la paix et la liberté au sens large. Mais cette fondation existe autour de gens, et de leurs dons, comme Brock Pierce ou Peter Thiel dont j’avais déjà évoqué les positions libertariennes dans mon billet sur Bitcoin et l’Afrique et on en vient à se demander si les positionnements “humanitaires” de HRF ne sont pas en fait des faux-nez pour cacher une officine d’extrême-droite.
Certains des maximalistes cryptos tout en haut de la “chaine alimentaire” vont même plus loin dans leurs approches fascisantes, en faisant la promotion de l’eugénisme, de l’altruisme effectif (!), du long-termisme etc. et la place de l’Afrique et des africains est très peu considérée, voire totalement ignorée.

Ainsi, le directeur de la stratégie d’HRF, Alex Gladstein, sous couvert de lutte contre les inégalités et les dictatures, financières ou militaires, est surtout un maximaliste du Bitcoin et de l’Ecole autrichienne d’économie dont rêvent ses “maîtres”.
Bitcoin est la monnaie du peuple” dit sa bannière sur le site de l’oiseau bleu. Il a très clairement montré ses cartes lors de ses interventions à la conférence AfroBitcoin 2022.

Quand la lutte contre l’impérialisme se transforme en crypto-colonialisme, il conviendrait que nos activistes africains commencent à se poser de sérieuses questions sur leur engagement. Mais malheureusement, l’appartenance au culte ne permet pas ce type d’introspection…

The Real Africa - colonialism
From “The Real Africa” in 2014

Sommaire

Remarque : sauf de manière exceptionnelle, pour les “célébrités” ou “influenceurs notoires” par exemple, je ne nommerai personne directement (certains noms peuvent apparaître dans des captures d’écran). L’objectif n’est pas ici de critiquer les personnes, mais le mode de pensée, tendance “culte incritiquable”, dans lequel elles évoluent et les implications dans le monde réel qui semblent, volontairement ou non, leur échapper.

Préambule

En général, les maximalistes Bitcoin posent de bonnes questions, mais apportent les pires réponses possibles…
Tout comme s’ils s’approchaient tout près de la vérité, avant de tout gâcher bêtement…

– Nous devrions avoir une bonne monnaie numérique en pair à pair (P2P).
> Effectivement, ce serait très pratique.
– Les banquiers auraient tous dû aller en prison en 2008.
> La proposition semble raisonnable et sensée, même si le lien avec la précédente affirmation n’est pas très clair…
Et donc il nous faut une version numérique de l’étalon or, avec une offre fixe et déflationniste, où les transactions seront irréversibles, où les primo-adoptants deviennent riches sans rien faire et qui consomme autant d’électricité que des pays entiers !
> Pardon ?

D’après David Gerard

Pourquoi les cryptobros, dont FTX et Alameda bien sûr avant la banqueroute de mi-novembre 2022, mais aussi Binance, Coinbase et beaucoup d’autres, se ruent-ils tous sur l’Afrique comme la vérole sur le bas clergé, surtout depuis le moment où Bitcoin était au plus haut, fin 2021 ?

La réponse est simple : dans un système de type Ponzi, comme celui sur lequel fonctionne la majorité des actifs numériques (jetons et coins, NFTs…), il faut un flux constant de liquidités entrantes pour permettre aux “whales” de s’enrichir (par manipulation MLM, ou via l’utilisation intensive d’interventions qui vont du “Pump & Dump” au pur “Rug Pull”). Quand les marchés occidentaux ont commencé à se tarir en pigeons volontaires et autres “plus grands fous“, il a fallu aller chercher ailleurs de la monnaie “sonnante et trébuchante”.

Le continent africain est donc devenu le Wild West pour ces “banquiers privés” et autres “Madoffs” en herbe, un champ de bataille où tous les coups sont permis, car les 1,5 milliards d’habitants avaient encore été largement sous-utilisés comme vaches à lait.
Les (jeunes) africains, avides de belles promesses (“Cryptos, liberté et souveraineté ?“), d’un avenir radieux et d’argent facile comme tout le monde, étaient plus que réceptifs. D’autant que les escroqueries en mode pyramidal ont toujours très bien fonctionné, avec ou sans cryptos, même au niveau purement local (lire par exemple Arnaques financières: Émile Parfait Simb, le Madoff camerounais ?, désormais en fuite après être passé par la case Centrafrique, et qui fut loué par certains AfroActivistes financés par Evgueni Prigojine).

Et donc, tout le monde a mis les moyens pour proposer des solutions plus alléchantes les unes que les autres, enrobées dans des académies, master classes et autres opérations de terrain sur les campus, voire dans les campagnes, avec un même motto : les cryptos vont aider à la bancarisation des pauvres et des exclus (le fameux Bank the Unbanked).
Les offres ont fleuri dans tous les sens, soit en direct (Binance ou FTX par exemple), soit via l’investissement dans des startups “FinTech” et autres “portefeuilles numériques” (comme l’ont fait Coinbase, FTX encore et beaucoup d’autres).

Tout cela, bien sûr, avec le soutien d’institutionnels comme le World Economic Forum et le relais d’une majorité de médias pas toujours très éclairés…

Le World Economic Forum faisant la promotion de son partenaire FTX
Le WEF et son “partenaire” FTX

En surfant sur les différentes vagues de mécontentement dans des populations de plus en plus jeunes, sans emploi et désœuvrées, mais nées avec le numérique, les cryptos ont pris un air de révolution, tant politique que technologique. Le piège étant bien tendu, il fallait maintenant attirer les proies…

Conférence AfroBitcoin

Pendant 3 jours a donc eu lieu la 1ère grande “messe” du Bitcoin pan-africain, un grand délire collectif, sous les auspices de sa sainteté Jaaaaack, présidant le culte de l’or digital, afin de tous nous sauver et d’ouvrir en grand les portes de l’avenir…

Conférence AfroBitcoin - Jaaaaack!
Jaaaaack

A noter que ni Binance, ni Mara (le portefeuille créé entre Kenya et Nigeria, financé par Coinbase et FTX) n’étaient de la partie. D’autres Fintech connues du continent étaient également absentes, bien que pourtant très connectées à l’écosystème “crypto”, directement ou non.

Mais là, l’objectif n’était que de parler de Bitcoin et du réseau de “copains” sur le continent.

Et l’un des messages forts au début de la conférence était qu’on ne doit surtout pas mélanger les torchons et les serviettes, Bitcoin et cryptos, car “Bitcoin NOT Crypto“.

reaction de Saifedean Ammous à l'article FT
Tweet par l’auteur du livre “The Bitcoin Standard”

Dans les sponsors notables, il convient de remarquer Tether (la “banque centrale” de Bitcoin, où USD₮ permet à toute la pyramide de tenir encore debout en tirant le prix vers le haut en mode “pump & dump”), HRF, bien sûr, probablement bien plus que sponsor, puisque l’organisatrice fait partie de l’écurie Gladstein, qui lui-même a eu droit à 3 interventions en solo [aka “keynotes“], Block (Jaaaaack !), Paxful (une solution P2P, j’y reviendrai) et quelques autres.

Fait amusant, et j’espère sans rapport : juste au moment du lancement de la conférence AfroBitcoin, Binance Afrique annonçait un “Space” sur le thème : “Comment reconnaître une pyramide de ponzi ?” J’imagine que l’équipe organisatrice maîtrisait très bien son sujet de l’intérieur… et que SBF n’était pas disponible pour prendre la parole…

Binance Afrique -

Pendant ces 3 jours de conférence, j’ai donc tenté de relever les phrases importantes des divers intervenants.

Mon objectif ici n’est pas de suivre le déroulé du programme, mais d’organiser les informations en fonction des thématiques principales : liberté et souveraineté pour l’Afrique, femmes et diversité, formation et emploi, communautés au cœur de l’action, Lightning pour un futur radieux…
En effet, mêmes si les interventions portaient sur des sujets précis, les contenus ont eu tendance à se recouper assez régulièrement, et c’est logique tant, en réalité, on a vite fait le tour du sujet…

Pour vous mettre dans l’ambiance globale, vous pouvez consulter cette vidéo sur le site de CNBC (EN), diffusée en ligne au moment du lancement de la conférence AfroBitcoin. Elle donne le ton direct, avec une journaliste clairement sous influence…

[Kenzie Sigalos] nous présente les sujets suivants :
– Lightning Network pour remplacer les systèmes traditionnels de paiement
– Considérer Bitcoin comme une banque
– Le minage Bitcoin comme moyen pour exploiter les énergies renouvelables non-utilisées et créer des micro-réseaux électriques

A noter que la fameuse “journaliste” devait aussi modérer une session nommée “Bitcoin dans une économie en récession“. Tout un programme…

Le seul “profit” que l’on peut espérer en “investissant” dans bitcoin doit impérativement venir d’autres “investisseurs”, qui devront y laisser plus que leur “juste part” de la perte totale et certaine des milliards en jeu actuellement.
Via Jorge Stolfi

Bitcoin NOT Crypto

Un des messages apparu dès le début des sessions était :
Bitcoin is NOT Crypto“.

capture d'un tweet de SBF/FTX annonçant le lancement des dépôts en Francs CFA en Afrique de l'Ouest le 3/11/22
L’annonce de SBF quelques jours avant la banqueroute

Une dizaine de jours après le lancement officiel des dépôts en Franc CFA en Afrique de l’Ouest, la banqueroute FTX/Alameda était passée par là. Le moral était donc potentiellement bas début décembre…

Pour motiver les troupes, il a donc fallu séparer le bon grain de l’ivraie, en martelant qu’avec Bitcoin, on n’était pas dans un “shitcoin casino”. Et ont fleuri des commentaires tels que “FTX a levé le voile sur la toxicité de l’industrie des cryptos” ou encore “Seuls les nihilistes achètent des ‘shitcoins’ (SIC)”.

Influenceuse à la conférence AfroBitcoin
“L’effondrement de FTX a créé tellement de moments d’apprentissage incroyables qui rendront la prochaine génération de Bitcoiners tellement plus intelligente et résiliente.”

Il semblerait même, aux dires de la maximaliste ci-dessus, que la tempête FTX va rendre les pro-bitcoin plus intelligents et résilients…

Il ne faudrait surtout pas leur parler de Tether, pourtant sponsor de la conférence AfroBitcoin, et des autres stablecoins, pour ne pas les brusquer…

conférence AfroBitcoin 2022 - Tether sponsor
Un représentant de Tether présent au Ghana – “We are P2P”

Mais, soyons clairs, FTX n’est que l’un des sommets de l’iceberg…

Un élu américain (Rep. Brad Sherman) a dit récemment “Ma crainte est que nous considérions Sam Bankman-Fried comme un gros serpent dans les jardins du crypto-Eden. la réalité est que le monde crypto est un jardin de serpents.

africa - culture - stereotypes
From “The Real Africa” in 2014

Conclusion de la 1ère partie

Cela peut paraitre étrange pour certains, mais les personnes “normales” haïssent les escrocs et les escroqueries, même lorsqu’elles n’en sont pas directement les victimes.

Lorsque l’on voit tous ces jeunes africains, hommes (majoritairement cryptobros, développeurs et autres “opérateurs économiques”) et femmes (influenceuses et “activistes” pour la plupart), j’ai à la fois de la peine et du dégoût.

Conférence AfroBitcoin - une influenceuse Bitnob
“Parfois, nous subissons des préjudices économiques et physiques
de la part de personnes, parce que nous avons peur de ne pas avoir
ce qu’il faut pour nous opposer à elles.
J’ai vu que Bitcoin pouvait être une solution contre cela.
Il y a un grand besoin de sensibilisation, surtout chez les femmes.
Considérer Bitcoin sous son aspect financier n’est qu’un volet de Bitcoin, nous devons élargir un peu plus notre perspective.”

De la peine, car, qu’ils s’en rendent compte ou non, ils sont manipulés par des forces qui les dépassent, au nom de leur recherche d’un avenir meilleur, que de sinistres individus avec des agendas cachés, principalement non-africains, mais pas tous, leur font miroiter.

Du dégoût, car, a priori sous l’auspice de bonnes intentions “libératrices”, ils ne font que reproduire un schéma de prédation à l’encontre de leurs frères et sœurs africains.

Et à force de pousser tout le monde à prendre la “pilule orange”, certains devraient se méfier de ne pas se retrouver dans la belle combinaison orange appréciée de certaines prisons américaines (pour ceux qui naviguent régulièrement là-bas).

Il faut noter aussi un point important : personne n’a parlé des prix et de leur volatilité pendant les sessions, et seuls quelques-uns ont osé parler de “valeur” pour Bitcoin. Tout le reste a été un ensemble de projections fantaisistes sur l’avenir financier de l’Afrique grâce aux cryptos et leur “force libératrice”.

Dans la suite de ce billet, je vais donc proposer mon “analyse” et mes réactions aux grands thèmes traités lors de la conférence AfroBitcoin ’22.

A suivre…

Bitcoin est le plus grand filtre anti-idiots que nous ayons jamais vu. Les charlatans sont impitoyablement mis en lumière.

Le maximaliste Bitcoin qui a écrit ceci ne croyait pas si bien dire. Malheureusement, il ne regardait pas dans la bonne direction : “Quand le Sage désigne la Lune, l’Idiot regarde le doigt.

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